mercredi 9 mars 2011

Elvis Gratton (1er court métrage) - par Pierre Falardeau

Elvis Gratton est le premier court métrage éponyme d'une série de films mettant en scène l'anti-héros, Bob Gratton, dit Elvis.
À noter que les trois premiers courts métrages furent réunis en un seul film sous le nom d'Elvis Gratton : Le king des kings
L'analyse détaillée du deuxième court métrage, Les vacances d'Elvis Gratton, qui est la suite de ce présent, se trouve ici. La troisième adaptation, Pas encore Elvis Gratton, se trouve quant à elle juste ici.
Coréalisés, scénarisés et montés par Pierre Falardeau et Julien Poulin
Musique : Aaron King.
Avec : Julien Poulin, Denise Mercier, Pierre Falardeau
Année : 1981
Durée : 28 minutes
Prix : Meilleur court métrage de fiction au Festival de Lille 1982 en France (Elvis Gratton, 1981), Prix Génie Award 1983 (Toronto)

Résumé
Bob Gratton, un garagiste vulgaire et un bourgeois fédéraliste, a une passion certaine pour Elvis Presley. Il ambitionne de devenir le meilleur imitateur du King.

Ce court métrage d'une vingtaine de minutes est intéressant à analyser scène par scène.

Scène 1 : Le film s'ouvre sur une épicerie. Une musique d'Elvis jointe à un rire insupportable (que l'on identifiera plus tard comme étant celui de Linda) donnent le ton : ici, toutes les classes sociales et d'âges se côtoient, dans la médiocrité et l'hypocrisie (nord-américaine?). Mais chacun possède une caractéristique qui le rend unique.

Scène 2 : Bob Gratton apparaît pour la première fois. Il est au téléphone : il prévoit un voyage à Las Vegas. Il est vêtu d'un peignoir rouge dans le salon de sa demeure bourgeoise et ringarde (disons qu'elle est très typique de la fin des années 1970, début 1980), mais surtout très américanisée. Face à plusieurs miroirs, Bob s'amuse à imiter son idole, Elvis Presley.

Scène 3 : Le couple Linda/Bob mangent un « spaghatt' » à la sauce tomate en buvant du coca cola dans la cuisine à la décoration bourgeoise et fédéraliste (une affiche du « Non » sur le frigo). Le téléviseur diffuse un concours d'imitation d'Elvis. Soudain, Bob se fâche : un chinois participe au concours! Il déverse sa hargne contre tous les étrangers voleurs de jobs... avant de retourner le tout contre les « Canadiens Français ». L'idéologie fédéraliste canadienne refuse donc le nom même de Québécois, et ne peut que les traiter de tous les noms (de lâches, d'égoïstes, de paresseux, de jaloux, de sans-desseins, de mangeux d'marde...) Bob insulte sa famille qui n'est pas présente (en l'occurrence, Méo, le frère de Linda) dans la même veine, afin d'appuyer son propos, comme si l'anecdote prouvait tout.
Puis, on conclut le discours sur une valorisation de l'ailleurs... des États-Unis : « Si c'était rien que de moé, j'partirais aux States. J'vendrais toute icitte, pis j'm'achèterais un beau condom-mignonne. J's'rais ben là-bas. Parce qu'eux autres, ils l'ont l'affaire les Amaricains. R'garde Elvis. Lui, il l'avait ».
Inutile de dire que le manque flagrant de vocabulaire du personnage rend toute cette scène ridicule.
À noter que l'expression « il l'ont l'affaire les Amaricains » sera reprise dans les autres films par la suite, devenant culte.

Scène 4 : Bob et Linda lave la voiture, un van. TOUT est ringard dans cette scène, de la musique d'Elvis à l'immense véhicule en lui-même à qui Bob fera « l'amour » discrètement. Les freudiens avaient-ils raison en disant que la taille d'une automobile donne un semblant de virilité masculine à plusieurs hommes?
Le couple montre vraiment sa bourgeoisie de nouveaux riches.

Scène 5 : En sous-vêtement dans la cuisine, Linda prend les mesures de son époux afin de coudre un costume d'Elvis. Bob promet de faire de l'exercice pour perdre son excédent de poids avant le concours d'imitation. Il précise tout de même qu'il veut un costume rouge, pendant qu'on voit sur le mur une pancarte fédéraliste...

Scène 6 : Bob cherche une fontaine en buste d'Elvis Presley dans le garage de la maison. Il met cet icône de la ringardise dans la cour arrière, bien entouré de clôtures toutes nord-américaines, près de la piscine bien entretenue.

Scène 7 : En train de rouler dans le mini-van, Bob, manquant toujours de classe et de tolérance, hurle par la fenêtre : « Va te faire couper les cheveux l'pouilleux! »
Immédiatement après, il embarque une étudiante qui faisait de l'auto-stop sur le bord de la route. L'intention de Bob est claire : il veut des rapports sexuelles. Mais la jeune femme ne l'entend pas ainsi, tentant de détourner la conversation.
- Vous faites quoi , vous, monsieur, dans la vie?
- J'ai un garage, un gros garage.
Bob persiste : la jeunesse ne pense qu'au sexe selon lui. Après tout, les jeunes ne sont que des hippies, des drogués, des pouilleux. Il propose à la fille de se prostituer, mais cette dernière se sauve.

Scène 8 : Visuellement très drôle, cette scène montre Bob qui s'entraîne au gym (made in 80'). À noter le moment où Bob, grassouillet, se change à côté d'une statue africaine rachitique, fort de signification sur le mode de consommation nord-américain.

Scène 9 : Une scène pseudo-érotique dans le salon entre Bob chantant du Elvis et Linda étendue en princesse sur le divan. Monsieur se croit virile en poussant un cri de « tarzan ». Moment ridicule du début à la fin, mais le couple ne semble pas s'en faire avec cela outre mesure.

Scène 10 : Bob se brosse les cheveux. Bien entendu, il tente de se coiffer comme Elvis.

Scène 11 : Le moment le plus important du film.
Ici, un personnage interprété par Pierre Falardeau, vêtu de bleu (= souverainiste), photographie Bob vêtu de rouge (= fédéraliste). Le dialogue est éloquent sur la connerie intérieure du petit King, et sur la corruption gouvernementale - surtout si l'on prend en compte les détails visuels de cette scène.


Photographe: Hé Bob! On ne t'a pas vu au dernier meeting de la chambre de commerce.
Bob: Non...
Photographe: Le chef de police est venu demander de l'argent pour son tournoi Pee-Wee. Vas-tu encore donner un trophée cette année? 
Bob: Ben oui, ben oui, c'est sûr, voyons.
Photographe: En tout cas, oublie pas, c'est Jacques qui fournit la bière cette année.
Bob : Heille, qu'est-ce qui arrive avec ton contrat avec la commission scolaire?
Photographe: Ça avance, ça avance. Justement, j'ai vu Lepage à l'Assemblée. Je lui en ai glissé un mot. Tout est correct.
Bob: Pis, notre projet de centre d'achat?
Photographe: Ça va passer. Ça va passer. Ça m'a coûté assez cher, Christ. Paraît qu'il va falloir faire charger le zonage. Mais avec Groleau à l'Hôtel de Ville, pas de problème.
Bob: À propos de Groleau, j'ai su qu'il voulait se présenter au provincial. Va falloir absolument paqueter l'Assemblée. Pis on va avoir besoin de monde pour vendre des cartes de membre.
Photographe: Ça s'est un maudit bonhomme, Groleau.
Bob: Faut absolument qu'il passe sur la convention, si on veut avoir une chance d'se débarrasser d'cette gang d'barbus pis de socialistes.
Photographe: Va donc un p'tit peu plus à droite mon Bob. C'est ça!
[Première photographie : elle ne ressemble pas à Bob tel que nous le voyons].
Bob: Ça fait assez longtemps qu'ils rient de nous autres, il faut arrêter ça.
Photographe: Encore plus à droite.
[Deuxième photographie : elle montre Bob jouant de la guitare sur un air ridicule, alors qu'il voulait se donner une apparence de grandeur].
Bob: C'est fini ça, les Séparatistes. Va falloir les mettre au pas, eux-autres pis leurs chums : les unions pis les professeurs qui endoctrinent les jeunes dans nos écoles.
[Les photographies donnent un air idiot à Bob].
C'est fini, ça, l'avortement. Le Bien-Être social, on va mettre un stop à ça. Pis la loi 101, Christ!
Photographe: Euh, essaie donc avec les lunettes, mon Bob. Ça devrait être pas mal.
Bob: C'est certainement pas eux-autres qui vont venir me runner dans mon magasin, pis c'est  pas eux-autres qui vont m'empêcher d'envoyer mes enfants à l'école anglaise si j'veux, okay? Yeah!
Photographe: C'est ça. C'est ça.
Bob: Moi, ch'uis écoeurer d'faire vivre les chômeurs pis les assistés sociaux avec mes taxes. Si y'en veulent de l'argent, Christ, qu'ils fassent comme moé pis qu'y travaillent!
Photographe: Essaie donc ça à genoux, voir? Okay, c'est ça.
[Bob se met à genou, et la photographie montre son menton].
Bob: Si y'en veulent des jobs, va falloir arrêter de cracher sur les amaricains qui veulent venir investir icitte. C'est nous autres ostie l'entreprise privée qui fait vivre l'pays.
[Photo de Bob à genoux, tel un prédicateur].
Photographe: C'est ça, mon Bob, c'est ça.
Bob: Ben qu'arrête de nous mettre le bâton dans les roues, okay. Leur histoire d'Indépendance, c'est des folleries, ça. Faut arrêter de se poser des questions.
Photographe: Bouge pas mon Bob. Bouge surtout pas.
[Bob voulait prendre une pause pensive, mais encore une fois le résultat est raté].
Bob: Le Canada, c'est le plus beau pays du monde. C'est le plus riche, le plus libre. Ben si sont pas contents, qu'ils aillent donc vivent à Cuba. De toute façon, moé, j'veux pas perdre mes Montagnes Rocheuses. Pis des pauvres, y'en aura toujours.
[La photographie montre Bob en train de faire un signe ressemblant au salut hitlérien].
Photographe: C'est ça!
Bob:
Tu vas voir qu'avec Groleau, on va mettre de l'ordre là-d'dans. C'est ça qui manque, aujourd'hui, l'ordre. De l'ordre. On va savoir une fois pour toute où c'est qu'on s'en va.
[Bob tient son micro vers l'extérieur tandis qu'un violent bruit de photographie se fait entendre. Cela peut évoquer une arme et un coup de feu].
Les révolutionnaires, on va leur mettre un peu d'plomb dans l'tête. Faut être réaliste, câlisse.
Photographe: C'est ça, c'est ça, mon Bob.
Bob: Ils vont arrêter de jouer aux fous avec nous autres. Ils m'empêcheront pas de vivre, moé. Pis avec Groleau, m'a l'avoir mon permis de bière! Yeah!

Scène 12 : Bob Gratton, costumé en Elvis, participe au concours amateur d'imitation du King. Durant ce temps, on revoit l'épicerie du tout début (scène 1). Ce sont les mêmes personnages qu'au tout début, mais tous portent maintenant un masque d'Elvis, leur donnant un visage identique. Emportés par la musique chantée par celui qui se nomme désormais Elvis Gratton, certains d'entre eux, dont le technicien du son, dansent ensemble! Tous sont identiques. Américanisés.

Fin.


Le premier film d'une longue série reste un petit bijou, non seulement de la filmographie de Falardeau, mais aussi du cinéma québécois. Malheureusement, je déplore aussi que ce soit celui qui a le plus mal vieillit parmi la saga, du fait de ce rythme lent, trèèès lent, trooop lent, et de ce son « boîte de conserve ». Toutefois, je ne déplore pas les décors : leur ringardise procure un petit côté rigolo dénonçant aussi l'attitude des bourgeois désirant à tout prix suivre les modes malgré leur éphémérité. Le discours sous-jacent, quant à lui, demeure actuel (et c'est peut-être ce qui fait peur). C'est d'ailleurs un film que les élites ont voulu démolir à tout prix, ne supportant la critique de leur mode de vie.
Un film à regarder au moins une fois dans sa vie, mais à voir et à revoir pour en comprendre toute la profondeur.

2 commentaires:

dobette a dit…

J'aimerais savoir ou est situe la maison du tournage?
Lorsque Bob lave sa van

Mascha a dit…

Bonjour!

Je dois dire, hélas, que je n'en ai aucune idée! :(